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Dramaturge, metteur en scène, administrateur culturel, directeur de compagnie, formateur, etc., il est identifié à toutes ces compétences et en jouit des reconnaissances surtout hors du Bénin son pays. Hermas Gbaguidi a bouclé un demi siècle de vie le 9 mai 2018. De ces 50 années, 33 ont été consacrées à l’art et à la culture. Sa Majesté Dah Mèdéou Gbaguidi a bien voulu parler de sa carrière, sa lecture du secteur culturel béninois et de ses résolutions pour la suite.

Votre nom c’est Hermas GBAGUIDI à l’Etat civil. Mais on vous appelle aussi Dah Gbaguidi. Pourquoi cette appellation « Dah Gbaguidi » ?

Je suis Dah (tête couronnée et chef de collectivité, Note de la rédaction-Ndlr) depuis 2008. C’est Dah Mèdéou Gbaguidi. Disons que c’est mon nom fort. Ce n’est pas un pseudonyme. Je suis un initié ; j’ai passé toutes les étapes de l’initiation et je ne le cache pas. Ce n’est pas mon nom d’artiste, c’est mon statut et c’est mon identité actuelle. Mais j’ai gardé Hermas Gbaguidi pour ne pas effacer complètement les trois décennies passées dans le monde artistique.

Vous parlez d’au moins trente années passés dans le monde artistique. Et justement dans le milieu, vous n’êtes plus à présenter. Que peut-on retenir de ce parcours, pour permettre aux jeunes de vous connaitre davantage ?

(Soupire) C’est bien difficile de parler de soi-même. L’essentiel est de connaitre ce qu’était l’homme et ce qu’il sera. Il faut commencer par rappeler que je suis rentré dans l’art par passion, par engagement. J’avais un objectif clair. Déjà en 1986 j’ai commencé avec la poésie. Je ne faisais pas de la poésie lyrique, j’écrivais des textes satiriques. Quatre ans après, c’est-à-dire en 1990, j’ai rencontré des amis et j’ai été embarqué par la dramaturgie, plus précisément avec  les amis de « Kpanligan »(troupe artistique, notamment théâtrale, Ndlr). Nous étions un groupe d’éveilleurs de conscience. Ma première pièce était « Dromin ». Nous voulions réveiller les gens de leur sommeil, de l’anesthésie qu’il y avait. Nous étions là pour éveiller leur conscience. A partir de 1998, l’engagement s’est décuplé et nous avions posé des actes forts à travers  des créations telles que L’homme qui a dragué la tempête ; Gogo la renverse, etc. Même les textes français qu’on prenait, on les ramenait à notre engagement, à nos idéologies. Cet engagement a continué jusque dans la danse. Je suis un homme de défis. Avant de commencer,  nous nous sommes dit que nous serons les seuls à faire « les téméraires » dans l’art. Et nous l’avons été.

Vous avez un parcours atypique. Comme vous aimez à le dire, vous êtes un autodidacte. Vous vous êtes lancé des défis que vous avez relevés. Vous avez lu, pour vous former et vous serez plus tard un formateur pour d’autres jeunes. Est-ce que le fait de choisir se faire former par soi-même et par les documents participe d’un engagement ? Comment avez-vous vécu ce choix ?

Je suis un homme très décomplexé. Cela est dû à mon éducation de Prince que j’ai reçue. J’ai des ambitions bien définies. Rester droit dans ses bottes, ça demande des efforts. Il faut se mettre en ligne et suivre la tendance ; avoir les informations pour pouvoir se comparer et  défier les autres. Du coup, tout cela me tenait, m’obligeait à me former. J’ai fait l’université pendant deux ans et comme cela me détournait de mon but j’ai dû arrêter. C’est grâce à mon éducation, ma détermination et aux livres que je me suis formé. Tout est dans les livres et nous ne faisons que reformuler ce que nous avons lu.

Votre parcours a été tourmenté par des conséquences de vos prises de positions. Vous êtes un homme engagé. Vous affrontez souvent les décideurs. C’est parti de quoi ?

J’ai été un adolescent émancipé parce que j’ai su très tôt ce que je dois faire de ma vie. Je n’aime pas demander. Je n’ai pas cette habitude. J’ai commencé l’art par engagement. Mes parents m’ont toujours soutenus, notamment ma grande sœur. Je fais la politique de mes moyens. Je me suis adapté pour faire préserver ma saison artistique. Je n’ai jamais raté une saison artistique depuis 1997 que j’ai véritablement commencé à créer moi-même. Ce n’est pas de l’orgueil, aucun créateur ne peut tenir sans les subventions mais j’ai résisté dans le temps.

A l’Institut français, vous aviez eu quelques embrouilles avec un ancien directeur. Avez-vous revu l’homme ?

C’est lui-même qui a cherché à me voir parce qu’il devait tourner un film dont j’étais l’auteur. On s’est donc revu par la suite. Il est vrai que son sabotage m’a créé de désagréments au point où il m’a été interdit dix ans de séjour en France mais je ne lui en voulais pas.

Votre époque vous manque-t-elle ?

Quand on parle de regrets, je dirai que je n’en ai pas parce que chacun a des objectifs et des défis à relever et l’on fait ce qu’on peut. Aussi, chaque époque détermine-t-elle ses conflits. Il est vrai qu’on ne peut être complètement fier de ce qui se passe aujourd’hui car sans moyens on publiait. Mais à l’heure actuelle, bien qu’on ait les moyens, on n’arrive pas à faire l’actualité. C’est à ce niveau qu’on peut se désoler. Mais nous ne pouvons pas non plus jeter le tort sur les autres car l’on continue de voir des productions comme celles de Giovanni (Giovanni Houansou, Ndlr) qui rendent quand même fier. C’est donc la qualité qui constitue un véritable problème aujourd’hui.

Avez-vous l’impression d’être valorisé ailleurs qu’ici comme le pensent certains ? Pourquoi ?

(Silencieux un moment) Oui. Et je compte repartir bientôt là où je me sens aimé pour continuer mes activités. J’ai cette impression parce que je forme beaucoup de personnes à l’étranger qu’ici. J’aimerais former gratuitement dans mon pays mais je ne trouve aucun jeune intéressé malgré mes efforts.

Vous relevez souvent le manque de structurations des artistes au Bénin. Que proposez-vous comme modèle d’équipe pour un bon développement du secteur culturel ?

Je vais vous surprendre. J’ai créé le Centre d’écriture, de scénographie, d’Administration et de mise en scènes  (CESAM). Il faut que chacun se spécialise dans un domaine fixe afin d’obtenir un bon résultat. J’ai fait le diagnostic et j’ai demandé à former en administration. Quand ils sortent, au lieu de faire le travail convenablement, ils ont préféré rédiger des projets pour prendre de l’argent. On les appelle des acteurs culturels or ils n’ont rien de culturel. J’ai même cessé de former des administrateurs pour ces raisons. Ils aiment l’individualisme or le théâtre, c’est un travail d’équipe. Cela pénalise donc l’art et la culture au Bénin. A titre illustratif, lors de la dernière édition du MASA (Marché des arts du spectacle d’Abidjan, Ndlr), les Burkinabé  y ont amené 11 administrateurs et 7 agents et pour diriger cette équipe, ils ont envoyé un professeur d’université de grande renommée, un homme de culture d’envergure internationale. Mais le cas du Bénin vous avez vu.

En pleine formation

En  tant qu’administrateur culturel, quel regard portez-vous sur le Fitheb aujourd’hui ? Fierté, déception ou observation ?

Je préfère l’observation parce que je ne vais égratigner personne. Depuis 2015, j’ai déposé ma démission du Conseil d’administration et j’observe.

Quel diagnostic en faites-vous ?

Un événement existe quand ça profite. Les « Récréatrales » profite aux hommes du théâtre du Burkina-Faso, le MASA profite aux artistes ivoiriens, mais le Fitheb ne profite pas aux artistes béninois. L’artiste doit profiter de l’événement phare de son pays.

Pensez-vous que ça peut changer ?

Bien évidemment. J’ai mené des réflexions et j’ai des propositions à faire. J’avais rencontré l’ancien ministre Ange N’koué mais je n’ai pas encore rencontré l’actuel ministre. Il ne s’agit pas de faire des réformes il faut juste utiliser les synthèses de propositions faites. Nous n’avons pas encore véritablement une politique culturelle au Bénin et il le faut pour faire décoller véritablement le développement.

Parlant du décollage de la culture, il y a le passage de Fonds d’aide à la culture au Fonds des arts et de la culture. Que pouvez-vous dire à propos ?

Pour le moment, il n’y a pas encore une politique culturelle du nouveau départ mais il y a un plan stratégique. Le plan stratégique donne des orientations tandis que la politique est globale. La politique culturelle est toujours tout un ensemble. Ce n’est pas les réformes. Il faut aller revoir la charte culturelle. Il faut éviter les confusions. Il ne faut pas faire de l’amalgame. Il n’y a pas de réformes dans le monde culturel. Le plan stratégique passe par l’opérationnalisation et c’est ça que nous attendons. Fonds des arts et de la culture, ce n’est pas une réforme c’est juste de la restructuration qui s’observe dans le monde culturel. Le Bénin n’a pas un problème de culture. Il faut des réformes dans les politiques. Il existe au Bénin un problème de bonne gouvernance pour permettre au monde artistique de vivre de l’art.

Que préconisez-vous pour que les choses sortent de la léthargie?

J’ai déjà réfléchi et fait des propositions. Je retourne à mes livres et je sors les résolutions. Ce qu’il y a à faire, c’est d’appliquer les résolutions issues des réflexions déjà menées. L’agenda culturel n’a jamais été respecté. Nous n’avons pas besoin des réformes. Si tout était respecté, les plasticiens seront les plus riches. S’il y avait un théâtre national, nombreux sont ceux qui seront engagés. C’est toute une administration. Qu’est-ce qui empêche de doter les artistes de la convention collective, de mettre en application le statut de l’artiste et de créer la maison de l’artiste? Si c’était fait, les artistes seront en train de former les artistes. L’artiste ne vit pas uniquement de l’argent du pays. Il faut des lois pour encadrer, pour permettre aux artistes de chercher de l’argent ailleurs. Il y a également le problème de la consommation du produit culturel béninois par les béninois. Au Cameroun par exemple, quand un auteur sort un livre, l’Etat camerounais prend trois mille (3000) exemplaires. Il manque véritablement une politique du livre au Bénin. En ce qui concerne le cinéma, il faut voter le code de la cinématographie pour permettre aux réalisateurs de mieux faire le travail. Nous voulons le bien du pays. Développer la culture, c’est participer à la création d’emploi.

Parlons aussi de la danse, un patrimoine immatériel que vous essayez de valoriser.

J’ai passé dix ans à étudier et à désensorceler (c’est-à-dire travailler tout ce qui fait peur de la pratiquer) la danse  »Agbé » pour privilégier son aspect physique et artistique. Nous avons plusieurs danses  au Bénin. Le  » agbé » par exemple est une danse d’attractions touristiques pour le pays. Si le tourisme est une priorité, il faut valoriser les événements touristiques. Le « Agbé » est une danse authentiquement du Bénin et elle peut par semaine créer des visites touristiques. J’ai créé déjà des spectacles de danses qui ont même fait le tour de l’Afrique. Nous sommes allés au Tchad, au Togo et ailleurs. J’ai aussi créé un spectacle de danse sur le Vodoun. C’est même un spectacle qui répond aux aspirations du gouvernement quant à son ambition qui veut valoriser le Vodoun. Nous avons passer deux ans à attendre. Nous ne sommes pas des fonctionnaires. Les 45 mille fonctionnaires perçoivent mensuellement et ils ne peuvent pas nous prendre en otage. Ils ne peuvent pas empêcher les onze millions de béninois de vivre décemment. Ce n’est pas parce qu’on paie les salariés qu’on ne peut plus résoudre les autres problèmes des autres béninois qui ne sont pas des fonctionnaires d’Etat.

Un spectacle de Agbé

Qu’est-ce que ça fait lorsqu’on a cinquante ans 50 ans ? Comment se sent-on?

La première des choses est de se rappeler ceux avec qui j’ai travaillé et qui ne sont plus là. Je pense à tous ceux qui ont fait ma renommée à travers le monde artistique. Ils sont nombreux et je ne peux les citer eux tous tant sur le plan national qu’international. Avec les cinquante ans passées, je dois d’abord remercier Dieu parce que quand je vois mes œuvres je m’en réjouis. L’artiste est celui qui est sollicité et je le suis. C’est une œuvre divine, et je remercie Dieu. Je prendrai des résolutions pour la suite.

Quelles sont ces résolutions?

Je les ferai savoir au moment venu, publiquement.

Et si on en parlait en même temps…

Trois résolutions. Je mets un trait sur les relations extraconjugales. J’arrête la consommation de l’alcool. Je pense repartir ailleurs pour mieux faire valoir mes potentialités. Je continue l’art ailleurs.

Pourquoi repartir?

Repartir s’impose à moi, car on ne peut pas rester au Bénin et vivre de l’art. Si je ne pars pas,  je risque de vivre de la mendicité.

Propos recueillis par Eric AZANNEY

 

 

Journaliste spécialiste des questions artistiques et culturelles. Promoteur de la plateforme africaine d’informations culturelles et politiques www.awaleafriki.com

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