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Didier Sèdoha Nasségandé est un jeune comédien béninois. Dramaturge, metteur en scène et Directeur à Tout gran Théâtre Djogbé, il travaille à meubler son palmarès dans l’univers culturel. A l’instar de ses collègues, le statu quo dans lequel est resté plongé le secteur des arts n’est pas sans conséquence sur ses activités. Quoiqu’un dénouement semble pointer à l’horizon après le récent conseil des ministres,  Didier reste sceptique quant à la fin de cette situation léthargique.

Awalé Afriki : Monsieur Nasségandé, la rédaction Awalé Afriki a pensé qu’elle peut avoir un échange avec vous sans parti pris où en tant qu’acteur culturel béninois vous reconnaitrez, s’il y a lieu, les erreurs qui sont les vôtres dans cet état peu reluisant dans lequel végète le secteur depuis deux ans.

Didier Sèdoha Nasségandé : Rire … Vous connaissez quelqu’un d’impartial ? C’est faux. J’ai mon parti. Mon parti c’est le Bénin, sa politique culturelle, ses citoyens, comment vivent-ils. Mon parti c’est la vérité sur la vérité des choses vraies.  Et nous avons besoin de nous dire la vérité et j’espère pouvoir vous dire que la vérité. Je vous écoute, posez-moi vos questions.

Les réformes agitées par les autorités à l’avènement de l’actuel régime ont fini par stagner les activités du secteur culturel. Quelle est votre lecture de la situation?

c’est en effet une triste réalité. Pendant la décennie du pouvoir du Président YAYI , nous avons été dans une sorte de gouvernance qui a manifestement permis une animation de la vie culturelle du Bénin ici et ailleurs. Etait-ce la meilleure des gouvernances ? La réponse est à double tranchant. Cela dit, le résultat obtenu est une pleine activité du secteur des arts de la culture et du tourisme. Cependant il était opportun de revoir certaines démarches du système précédent afin qu’on ait un secteur culturel viable. A cet effet, les réformes annoncées par le régime du Président Patrice TALON  étaient les bienvenues. Sauf qu’à la date d’aujourd’hui vous et moi n’en savons rien. Et depuis deux ans que le régime est en place, le climat des réformes a plongé les acteurs culturels dans une sorte d’attente de résultats. C’est légitime même si c’est grave, dangereux et irresponsable. Légitime parce que quand votre patron décide de vous revenir sur une nouvelle procédure, vous avez le devoir moral de rester dans l’écoute, l’attente. Dangereux et irresponsable car pour un secteur comme celui-ci, l’on ne peut attendre que les réformes nous soient élaborées et imposées. Il y a des experts, des praticiens avérés, des jeunes qui ont la pratique scientifique de ce secteur. Déjà, nous aurions pu anticiper, dire les points sur lesquels nous voulons faire des réformes et prévenir tout pouvoir qui s’y dérogerait des conséquences de désintérêt aux points cités. Je veux dire en Français facile : pas de réformes à valeur durable sans les vrais acteurs culturels et quand je dis vrais, je ne parle pas des amis de ministres ou les faux experts par ci par là.

La léthargie observée, en bref, est du fait que l’Etat n’a pas de solutions aux maux (évidement il ne les connait pas, il spécule sur les maux) et donc ne sait quoi apporter comme solutions. Les acteurs culturels ont manqué à leurs devoirs de responsabilité. Les quelques voix élevées sont déjà des voix soumises et visiblement pas acquis à l’unanimité.

Donc les acteurs culturels ont quand même une part importante de responsabilité dans cette crise.

Cher ami, c’est  l’irresponsabilité de chacun avec son lot de conséquences. Il y la responsabilité des jeunes, celle des aînés, celle des journalistes culturels. Nos devanciers dans ce secteur, à mon sens ont perdu tout crédit. Certains d’entre eux sont devenus des mendiants, des gourmands de postes politiques. Ceux-là, vous les reconnaitrez à leurs œuvres, s’agitent inventant mouvements ci et ça pour être vus par l’autorité politique. C’est dommage qu’ils soient obligés d’en arriver là. Ils se comportent comme les arbres dans les fables qui disent «  wa gbèmi » c’est-à-dire : viens me cueillir. Ces aînés passent leurs temps à sourire aux politiques, les amadouent , sans jamais avoir le courage de leur tenir un langage culturel franc, intelligent, objectif. Et tout ça pourquoi? , parce qu’ils veulent des faveurs (voyager au frais de l’Etat, être nommé, gagner un projet, etc. ) Mais croyez-moi , on ne peut faire du compromis sur ce qui engage la vie d’un secteur. Les jeunes quant à nous, avons décidé de rester dans le silence du bon enfant de chœur qui met de l’encens sur le crime du père. Ce silence est un silence coupable. Ce silence est une lâcheté. Ce silence est de la mendicité. Pis, cherchant à paraître dans les bonnes grâces de celui-ci ou de celui là. Vous voyez? Nous jeunes , nous nous associons  à certains de ces ainés pour les accompagner dans leurs plans pernicieux. Ils se reconnaissent ces gens-là.

Après le conseil des ministres du 14 février, peut-on espérer un décollage dans le secteur culturel ?

C’est un conseil st valentin manifeste de l’amour. Peut-être que c’est un symbole. Alors pour être plus sérieux, un décollage pourrait venir après ceci mais je crains qu’on atterrisse vite. Je voudrais pas m’attarder sur cela. Nous verrons l’impact de tout ceci mais déjà, nous discuterons avec le ministre de tutelle afin d’écouter ses rêves et de lui dire nos lectures afin qu’il réussisse à nous conduire.

Le Fonds des arts et de la culture désormais officiel pour substituer au fonds d’aide à la culture. On se frotte les mains ou on ronchonne?

C’est pas notre rôle de nous frotter les mains ou de ronchonner. Les deux actions nous réduiraient aux comportements d’amuseurs publics. Je précise que rien n’a véritablement changé à part les dénominations. Peut être dans l’AOF , nous découvrirons des avancées majeures. Je note néanmoins qu’on ne parle plus d’aide à la culture, ce qui est, en effet, un acte qui interpelle à l’ample professionnalisation de ce corps de métier. C’est une mention très honorable. Nous voulons savoir, ce que contient cette réforme en terme de droits, obligations, ambitions, opportunités autant chez le gouvernant que chez l’acteur culturel.

Quels sont les chantiers sur lesquels vous attendiez l’Etat ?

Cette question est celle qu’un gouvernement responsable pose à ses partenaires quand il a envie de réussir, d’être porter en triomphe au soir de sa gouvernance. Et ce n’est pas de la faiblesse de demander quand on ne sait pas. Alors, sans négociation, voici quelques uns de ces chantiers. D’abord, l’Etat doit absolument rembourser les dettes des créateurs pour la saison 2015-2016. A ce moment précis cher ami journaliste, l’Etat est dans une injustice totale. C’est à craindre. Si on aime le Président, il faut pouvoir lui dire certaines vérités. L’injustice n’est pas une formule pour le triomphe.  c’est une politique de soumission. Sur ce dossier, certains acteurs culturels ont été remboursés et d’autres pas. Nous sommes déjà dans la deuxième année de sa gouvernance. Sur cela je crois que ses collaborateurs ne lui disent rien de bon et de sérieux. Le triomphe n’est pas garanti. Alors qu’en considération de ces objectifs, nous souhaiterions que ce triomphe soit au rendez-vous surtout l’enthousiasme qui l’a porté au pouvoir.

Ensuite, après le remboursement, le pouvoir public doit de toute urgence se pencher et de façon concrète sur la question de financement de la culture, des arts et tourisme. Ce mécanisme doit se faire avec le concours des créateurs eux-mêmes. Le financement est inévitable. Il ne s’agit pas d’être pour ou contre. Financer les arts et la culture, c’est une question de souveraineté nationale. Il faut lancer un processus de responsabilisation des acteurs de l’entreprise culturelle qui peuvent développer une politique de l’économie culturelle basée sur le volet commercial de l’art tout en garantissant aussi la subvention aux acteurs ayant opté pour la dimension du service social qui n’ont forcément pas le souci du gain, du profit et des bénéfices. Financer les arts et la culture, c’est poser les bases d’une économie durable et forte. Faire autre chose c’est se tromper.

Après, la question de la formation des acteurs. Une formation de qualité qui doit prendre appui sur les compétences et structures locales avec des partenariats externes. Viendra par la suite, le statut des artistes et des métiers connexes. Ce n’est qu’après ces préalables qu’on mettra enfin en place un cahier de charge à valeur durable avec un calendrier qui puisse résister aux caprices des remaniements et changement de régime. En effet nous n’avons pas à inventer notre culture et nos arts. Il faut les faire vivre et les mettre au service de ce que j’appelle l’économie de l’attraction (pour parler du tourisme). Puisqu’ils ne sont pas à inventer, autant ne pas planifier leur système selon le génie de l’homme politique. Non! puisque notre culture transcende l’humain, il faut planifier ce secteur selon le génie de son passé, de son présent et définir les canaux de sa vente. Encore une fois, toute démarche contraire, nous obligerait à refaire des AOF à n’en point finir.

La culture et les sports peuvent-ils aller de paire, sans risques de contre performance ?

Ce que je m’engage à vous dire est peut être subjectif mais c’est certainement une vérité. Il doit avoir quelqu’un qui fait croire au Président TALON que tout ce qui était fait dans la culture est nul. Que depuis toujours, nous n’avons rien fait de sérieux dans ce domaine. Ce quelqu’un n’aime pas suffisamment ce pays et moins encore le Président. Ma réponse n’a rien à avoir avec le ministre Oswald HOMEKY. C’est un homme intelligent mais nous allons gaspiller son génie. Non, pour moi, les deux secteurs ne peuvent pas aller de paire car c’est des entités fortes qui ont besoin d’être dans un exercice autonome et constitutionnel afin d’impacter au mieux le développement surtout celui de la jeunesse, fer de lance du développement.  J’apprends que nous aurons un office de la culture, du tourisme et probablement des sports. Avec toute l’amitié et le partage de l’idée du triomphe avec le Président, je lui dis humblement que ce n’est pas le joker gagnant.

Les différents groupes d’artistes ont-ils rempli leur part de contrat en menant la veille citoyenne ?

Je sais que sous Ange N’KOUE (le récent ministre du tourisme et de la culture, Ndlr), beaucoup de regroupements ont été écoutés. Qu’ont-ils eu à se dire ? Je n’en sais rien. Je puis vous dire qu’il y a eu plein de commissions et un agenda culturel qui s’exécutent partout sauf au Bénin. Non ! Soyons sérieux. Je vous l’ai déjà dit un peu plus haut, si la veille est faite par des convertis artistes et pseudo artistes et copains des gouvernants, cela est déchargé de tout crédit. Résultat, on est là où on est. L’Etat n’est pas con, il sait où trouver les créateurs car évidement les vrais créateurs ne sont pas assis à la même table que les gouvernants.

La finalisation du statut de l’artiste peut-il changer la perception des autorités envers l’artiste ?

Nous allons être un peu agressifs. La perception que les gens ont des créateurs n’est que le reflet de leur propre inculture. Nous nous adressons aux politiques et aux citoyens lambda. Le statut n’a pas pour vocation de changer la lecture qu’on fait de nous mais il sera un instrument juridique qui fixera des critères dans l’exercice de ce métier. C’est important afin d’avoir des statistiques claires et d’éviter l’envahissement des opportunistes. Ce sera une avancée notable et nous espérons que nous (acteurs) serons associés afin de définir des bases solides qui nous resteraient longtemps.

Que fait-on des écoles dans la démarche de la promotion culturelle ?

A ce jour rien d’ambitieux et de durable. Il y a eu les coopératives et comme nous sommes dans une gouvernance où ce qui est passé est mauvais, les coopératives ont disparues. Il faut les ramener. C’est à l’école que nous allons créer les premiers consommateurs de culture en les habituant à la chose culturelle. Cela passe par les encadrements artistiques de façon régulière. Ce faisant, l’Etat gagne sur plusieurs aspects : il crée un marché, il prépare des cadres instruits sur la culture et les politiques culturelles puis emploie efficacement les acteurs culturels -réduction du chômage. Tout ceci, reste des pistes dont nous devons débattre afin d’élaborer un cahier de charge qui pour nous est la route pour un plein épanouissement de notre secteur car il n’est pas à inventer mais à faire voir pour servir à l’économie de l’attraction.

Que direz vous en guise de conclusion pour cet entretien ?

Nous allons souhaiter une bonne année au Président, à tous les acteurs culturels ainsi qu’au ministre Oswald HOMEKY et nous dire que ce pays attend de nous que nous soyons pour lui un gage de fierté. Rien ne nous divise. La cause ici est le Bénin et ses citoyens. Toutes réformes qui excluent l’humain du centre de développement n’est plus réformes. Ce pourrait s’appeler de la magie. Sans prétention, nous avons laissé dans cette causerie des propositions que le ministre gagnerait à explorer. Nous allons y arriver, il suffit juste d’y croire !

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Journaliste spécialiste des questions artistiques et culturelles. Promoteur de la plateforme africaine d’informations culturelles et politiques www.awaleafriki.com

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