Ce qu’il convient aujourd’hui d’appeler crise sanitaire mondiale a freiné les activités dans plus d’un secteur, sans possibilité de projection exacte sur sa fin. Le secteur des arts et de la culture n’est pas celui à qui on pense en premier quand on veut évaluer les dégâts de ce phénomène, pourtant c’est un secteur fortement impacté. Entre annulations et reports, tournées, festivals, programmations, diffusions, concerts, saison artistique, exécutions de projets, résidences de créations, etc., l’industrie culturelle est à l’arrêt, au grand dam de ses acteurs qui pour la grande majorité n’avaient déjà pas de revenus fixes. Mais « à quelque chose, malheur est bon », est-on tenté d’observer.

Musées, galeries, centres culturels, théâtres, cinémas, etc., sont fermés. «En Tunisie, juste avant quelques semaines du mois de Ramadan qui aura lieu le 24 avril, cette période est souvent connue par une grande activité de production cinématographique afin de donner un bouquet de films et de séries à diffuser dans les télévisions et les différents médias au grand public spécialement tunisien, malheureusement le Covid-19 était la force majeure pour l’arrêt immédiat de cette dynamique. Par ailleurs, il existe une grande panoplie de festivals et d’activités événementielles culturelles et artistiques qui se manifestent dans des locaux différents comme les amphithéâtres les bars, restaurants cafés… privés ou étatiques indoor ou outdoor, avec plusieurs métiers derrière comme artistes, techniciens, des entreprises de production et de communication, entre autres. Leur gagne-pain est officiellement en suspension par l’Etat du 1er avril 2020 à une date inconnue». Cet tableau que présente Achref Chargui, musicien tunisien auteur-compositeur, Professeur en musicologie et sciences culturelles à l’université et fondateur du festival Hippie Tounsi, est presque le même dans tous les pays à ce jour.

Même si certains pays africains se sont limités aux mesures barrières sans instaurer le confinement général, les activités culturelles et artistiques regroupant plusieurs personnes n’ont plus droit de cité. Une réalité qui soumet les artistes et plus largement la chaîne culturelle à un temps mort sans précédent. Au Bénin où à la date du 14 avril, 35 cas sont confirmés dont 18 guéris, le gouvernement a pris comme entre autres mesures: suspension de toutes les manifestations et « tous autres événements non essentiels » à caractère sportif, culturel, religieux, politique et festif. Le président de la Fédération Nationale de Théâtre (FENAT), Coordonnateur et porte-parole de la plateforme des confédérations d’artistes et d’acteurs culturels du Bénin, Pascal Wanou confie que « toutes les activités artistiques et culturelles sont à l’arrêt, les artistes, pour ainsi dire, sont au chômage puisqu’ils ne peuvent prester ni au Bénin ni à l’extérieur dont les frontières sont fermées. La situation est donc très critique dans le rang des artistes et de leurs familles. Voilà l’état des lieux au Bénin. Les artistes n’ont pas de revenus mensuels et souffrent de la faim tout simplement ».

Dans l’ordre, Achref Chargui, Pascal Wanou, Luc Yatchokeu et Dr Hamadou Mandé

Les dégâts s’enregistrent toujours. Si le Marché des arts du spectacle d’Abidjan (MASA) a pu se tenir ( 7 au 14 mars) après études de son report ou non par les autorités de la Côte d’Ivoire et les responsables du festival, il reste un des rares grands événements à avoir pu se tenir pour le moment en 2020 sur le continent africain. Dak’Art, la Biennale de Dakar dont la 14e édition devait se tenir du 28 mai au 28 juin est reportée à une date ultérieure. Le Marché des Musiques d’Afrique « Le Kolatier» prévu du 3 au 6 juin va devoir subir le même sort. Son fondateur et Directeur s’en rend à l’évidence, bien navré. « Le Kolatier ne pourra pas se tenir en juin dans ces conditions. Pour nous c’est assez douloureux, puisque cette dixième édition était d’abord prévue en novembre 2019, mais avait été reportée pour raison de financement insuffisant. Certains partenaires étaient disposés à nous accompagner en juin, mais hélas. Nous espérons qu’ils demeureront dans ces bonnes dispositions d’ici à la fin de la crise. Nous comptons bien annoncer les nouvelles dates dès que les restrictions seront levées à la fin de la pandémie. », confie Luc YATHOKEU Ingénieur culturel camerounais et aussi Coordonnateur de la Plateforme de coopération et d’échanges culturels en Afrique « Art Connect Africa ».

Quant au Festival International de Théâtre du Bénin (FITHEB) dont la tenue était déjà incertaine en raison de nombreux réglages à opérer autour, il serait surréaliste qu’il ait lieu en 2020. Selon Pascal Wanou qui est aussi un ancien directeur de la biennale, «  le FITHEB 2020 devrait être simplement annulé, le temps de repenser sérieusement le fonctionnement de la biennale. Ça n’est pas un désastre, au contraire, à quelque chose malheur est bon, je crois que nous devrions mettre à profit l’après covid pour relancer cet événement sur des bases plus sûres ».

Les artistes ne sont pas pour autant enfermés dans une cessation absolue de travail face à cette crise. Certains s’adaptent et sont ingénieux. Mieux, avec spontanéité, ils se sont investis dès les premières heures de la riposte contre le covid-19 dans des campagnes de sensibilisation des populations. C’est ce que précise Dr Hamadou Mandé, Enseignant-chercheur à l’Université Joseph Ki-Zerbo de Ouagadougou au département Art Gestion et Administration Culturelle, Président du centre Burkina de l’Institut international de théâtre et Vice-Président mondial du conseil exécutif de cette organisation. Il souligne : « on remarque que les artistes ont cette ingéniosité et cette capacité de résilience qui leur ont fait trouver la ressource pour continuer à mener des activités. Par exemple, au Burkina-Faso, un festival comme le festival de patrimoine immatériel porté par Moise Bamba s’est fait à travers les réseaux sociaux. Et nous avons vu qu’il y a beaucoup d’artistes qui ont continué à développer des activités artistiques avec justement diffusion en ligne. Il y a aussi beaucoup d’artistes dans tous les domaines des arts qui se sont engagés spontanément dans la production d’éléments participant à la riposte contre la crise du Covid-19. Donc on peut dire que l’activité artistique n’a pas été totalement à l’arrêt même si l’activité normale telle qu’elle devrait être déroulée dans des espaces physiques ouverts a été totalement stoppée ».

Images extraites du clip « Daan corona » réalisé par des artistes sénégalais

Ainsi, au sein des artistes foisonnent des initiatives d’accompagnement de la riposte contre la pandémie, mais, à leur tour, bénéficier d’un accompagnement de la part de leur État n’est pas de toute spontanéité.

La nécessité de mesures d’accompagnement

Si dans certains pays, des mesures ont été prises pour accompagner les populations en général, donc tous les secteurs d’activité dont les artistes comme c’est le cas au Sénégal, d’autres pays ont pris des mesures spécifiques à l’endroit de la culture. Achref Chargui confirme que « le ministère des affaires culturelles face à cette crise mondiale a reçu la somme de 1.500.000 Dt (Dinars tunisiens, ndlr) environ 480.000 Euros à travers le programme Tfannen mis en œuvre par le réseau EUNIC, « fonds relance culture’’, cela a été annoncé le 6 avril 2020 sur la page officielle du ministère et juste après il reçoit d’aides supplémentaires venant de quelques associations et de sociétés privés ; un événement en ligne est lancé le 08 avril par le ministère des affaires culturelles en Tunisie sous forme de compétitions de la production d’un conte numérique dédié au jeunes confinés. Le 12 avril, L’État a aussi proposé une aide financière aux artistes confinés qui ne possèdent pas de salaires fixes.».

Au Burkina-Faso, « il y a une promesse d’accompagnement qui a été faite par le gouvernement à travers le ministère en charge de la culture et du tourisme qui porte sur 1 milliard 25 millions de Franc CFA mais à ce jour, nous ignorons encore comment cela sera opérationnalisé, une commission s’y penche », informe Dr Hamadou Mandé.

Mais dans d’autres pays encore (et ils sont les plus nombreux), aucune mesure n’est prise. C’est le cas par exemple du Cameroun. « Le gouvernement est plutôt occupé à élaborer et suivre le plan de riposte contre la propagation du Covid19. Nous n’avons pas encore échos de l’accompagnement de la population pour sa survie alimentaire. Pour dire qu’aucun secteur n’est pris en charge sur le plan économique ou de sa survie après la crise. En ce qui concerne donc le secteur culturel, je vous laisse deviner », déclare Luc Yatchokeu.

Pascal Wanou informe que « Malheureusement au Bénin, l’État n’a pas mis en place un tel dispositif, du moins pour le moment. ». Il émet par ailleurs quelque incertitude sur la faisabilité de cette action même si le gouvernement le décidait, car pour lui, il y a un travail de structuration à faire en amont au sein du secteur au Bénin. En revanche, il évoque un avantage du Bénin qui pourrait être exploité . «  Il existe un fonds dédié aux arts et à la culture. Il serait plutôt, de mon point de vue, plus indiqué que l’État renforce ce fonds en relevant le niveau de la subvention qui lui est accordée, afin de lui permettre d’impacter d’avantage de travailleurs artistiques. Cela va sans dire qu’il faudrait, au regard de l’efficacité remarquable du dispositif de lutte contre la propagation du virus dans notre pays, alléger quelque peu la mesure de suspension des activités à caractère culturel. On pourrait, par exemple, autoriser les activités n’impliquant pas plus d’une trentaine d’artistes et qui ne se déroulent pas devant un grand public, tels les ateliers, les master class, les enregistrements studios, même des spectacles petit public. ». Il souhaite par ailleurs que l’autorité étatique octroie aux artistes ayant fait spontanément des productions de sensibilisation, des ressources pour ne serait-ce que amortir les dépenses liées à leurs productions.

Youssou Ndour dans le clip sus-mentionné

Un secteur déjà fragile avant la crise

Cette pandémie est peut-être la goutte d’eau qui déborde le vase des inconforts d’un secteur culturel africain qui avait déjà ses entorses. « Avant la crise ce n’était déjà pas facile », argue Luc Yatchokeu. Il y a certes des causes externes aux acteurs culturels comme entre autres le mépris des décideurs politiques nationaux et des cas particuliers comme la crise sécuritaire au Burkina entraînant des annulations d’activités ces derniers temps, mais il y a surtout des causes internes aux acteurs eux-mêmes.

Pour Pascal Wanou, le manque de structuration et de franche collaboration entre acteurs constituent un handicap. Dr Hamadou Mandé, quant à lui pense que l’inexistence d’une économie interne africaine de la culture pose un sérieux problème. «Pendant longtemps, les acteurs culturels africains se sont comportés en fonctionnant dans un rythme de perfusions financières venant de l’extérieur en ayant le regard tourné vers l’extérieur, avec pour objectif premier l’exportation de leur création, de leur créativité ». Il faut en convenir que cette crise est aussi l’occasion de faire un bilan et de se projeter sur des perspectives . Luc Yatchokeu le dit en ces termes « Cette crise est une bonne opportunité pour nous d’apprécier nos richesses, regarder le chemin parcouru jusqu’ici et envisager de belles perspectives dans le sens des échanges et coopération sud-sud et nord-sud. ».

L’après Covid-19, la nécessité de se recentrer sur son contexte africain

Même s’il n’est pas aisé de pronostiquer sur la date exacte de la fin de cette crise, on sait qu’elle passera et il y a lieu de s’interroger sur l’après Covid-19 au niveau du secteur des arts en Afrique. Les dates à l’extérieur par exemple ne reprendront que progressivement. Pour Achref Chargui « Le secteur culturel et artistique a besoin d’échange de réflexions sur son futur avec des représentants du domaine car il ne sera forcément plus le même qu’avant ». Luc Yatchokeu quant à lui reste positif et serein en comptant sur l’inventivité et la fertilité dans l’imagination de ses pairs.

Selon Pascal Wanou, une refondation serait la panacée : « refonder notre secteur et le rendre plus respectable en le restructurant profondément de manière à présenter aux pouvoirs publics un interlocuteur digne de confiance » affirme-t-il.

Pour sa part, Dr Mandé pense qu’il ne sera pas question d’un retour à la case départ mais plutôt de changer de fusil d’épaule. « La crise nous a amené à comprendre qu’il y a une nécessité de se recentrer sur notre contexte africain, de travailler pour nos publics africains, de travailler à la construction du vivre ensemble, de lien social africain et à créer une économie interne africaine ou inter-pays de la culture. Il y a un terme qui va avoir tout son sens : le terme «endogène ». Le professeur Joseph Ki-Zerbo employait le terme « développement endogène », je crois que le secteur culturel va vraiment s’appuyer sur cette possibilité. Et compte tenu de la capacité de résilience des acteurs culturels africains, moi j’ai la conviction que la culture africaine va repartir plus renforcée, plus recentrée sur le nécessaire et moins orientée vers la satisfaction des attentes extra africaines. Car dans tous les cas, la fin de la crise ne marquera pas automatiquement l’ouverture des frontières au niveau des pays du Nord. Donc c’est très clair que les acteurs culturels africains vont avoir le temps de construire quelque chose. Mais ce qui est très important, cette reprise serait moins difficile si les acteurs culturels arrivaient déjà en cette période de crise donc de confinement à déjà commencer à préparer l’après crise. C’est en cela que l’accompagnement des États devrait leur permettre de pouvoir traverser dignement cette période de crise mais surtout d’être en mesure, une fois qu’ils sont effectivement à l’abri des besoins primaires de pouvoir se projeter et commencer à construire l’après crise sanitaire ».

Journaliste - Écrivain, communicant culturel. Fondateur du Groupe AWALE AFRIKI

Commentaires

2 Commentaires

  • « La culture est tout ce qui nous reste lorsque nous avons tout perdu » disait un sage. Les dirigeants africains ont un grand intérêt à valosiser la culture. Elle est un canal de développement. Par la culture on éduque, on sensibilise, on apprend, on se socialise, on se cultive, on s’épanouit, etc. Courage à tous ces grands Hommes de la culture qui ont du pain sur la planche en ces temps et surtout qui en aura plus à l’après pandémie.

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