Un pas en avant, les dessous de la corruption, on n’en a pas suffisamment parlé à la mesure de sa facture. L’une des plus grosses productions africaines de la décennie, en matière de film. Il porte des empreintes techniques de gros moyens installant le cinéphile dans un confort douillet véhiculant les convictions panafricanistes du réalisateur béninois. Après Africa Paradis, Sylvestre Amoussou revient dans ce deuxième long métrage avec des thématiques aussi sensibles que colossales. Corruption, détournement…, en attendant l’Orage africain, son prochain film attendu pour 2016.

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Aborder la corruption et ses méandres dans nos Etats et nourrir l’ambition d’en arriver à bout. Le dessein est aussi gargantuesque que délicat surtout quand on sait que la machine est alimentée depuis le sommet de l’Etat. Mais Sylvestre Amoussou fait rêver avec  ce film dont la trame et la réalisation sont mises à la hauteur du sujet.  Assassinat, course poursuite, enquête, traque aux dealers, tous les éléments sont réunis pour penser à un film policier aux suspenses haletants.

Un homme disparaît sans trace. Comme tout indice pour son frère jumeau très inquiet, les maladroites tentatives de personnes non identifiées à le rassurer que Boubakar Godomey va bien. A la police pour signaler la disparition de son frère, l’inspecteur -un complice- banalise la déclaration de Koffi Godomey (joué par Sylvestre Amoussou). Désormais Koffi ne pourra plus compter sur la police, surtout qu’il a reçu des menaces. Il décide de s’occuper lui-même de l’enquête et c’est alors qu’il tombe sur les affaires louches d’un gang de trafiquants d’armes et de drogues ayant sa racine au sommet de l’Etat et qui entretient un réseau de détournement d’aides humanitaires. Koffi est sur la piste de les découvrir. Menaces et tentatives d’assassinat. Mais il s’entête, n’en déplaise à son épouse Délalie (Sandra Adjaho) qui se retire au village un moment espérant que l’envie de jouer au détective passe à son mari.

L’affaire devient un secret de polichinelle. Aidé par un ami journaliste, la presse en parle, la population également. Voulant juste retrouver son frère, Koffi devient célèbre, pour avoir révélé une affaire aussi sensible. Son épouse finira par l’y aider.

Miroir de nos Etats

C’est une heure 30 minutes de stress et de plaisir entretenus par une intrigue palpitante déroulée dans un décor d’enchantement. En toile de fond, le détournement, la corruption et les magouilles au niveau des décideurs politico-administratifs autour des affaires de développement comme l’aide internationale. La corruption est un fléau dont aucun pays au monde ne peut se targuer d’être épargné. Et le cadre africain surtout béninois où ce film a été tourné baigne en plein dans cette gadoue à laquelle est allergique le développement. Au-delà de la corruption, Un pas en avant…met  au jour  la question de l’aide internationale aux pays africains et de la gestion qui en est faite. Jusqu’à quand l’Afrique se fera assister ?

L’artiste plasticien béninois Dominique Zinkpê est préoccupé aussi à juste titre par la situation et avait interpelé avec son œuvre-installation « l’Afrique sous perfusions » qui offre à voir un malade couché à qui il est administré plusieurs perfusions à la fois, pour caricaturer l’Afrique dont s’occupent depuis des décennies voire des siècles plusieurs pays développés.  S’il faut encore se demander ce que font les pays africains pour se passer de l’assistance humanitaire en provenance des pays du Nord, la réponse que propose ce film de Sylvestre Amoussou est : Rien. Rien puisqu’il arrange plus les dirigeants que ces aides viennent afin qu’ils puissent les détourner.  Par exemple, le ministre des affaires étrangères (joué par Dieudonné Kabongo) et, Monsieur Dassombo, l’incontournable homme d’affaire (joué par Thierry Desroses) se plaisent à en rigoler dans leurs discussions dans le film « trouvant agréable que la communauté internationale les aide personnellement ».

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Réalisme, idéalisme

Dans la vie réelle ceci s’illustre bien, avec une quiétude ahurissante des acteurs de détournement. Cet état de choses est d’actualité dans beaucoup de pays, principalement au Bénin où on se pose toujours des questions sur la gestion d’un certain financement destiné à faciliter l’accès à l’eau aux populations. Personne n’en parle vraiment au point d’en arriver à les dévoiler et les débusquer comme Koffi ce simple épicier qui aurait pu se contenter de pleurer la disparition et assassinat de son frère. Koffi est idéaliste. Sylvestre Amoussou voudrait-il que même le dernier des citoyens ait à cœur la bonne gouvernance de son pays et s’y implique ? Au prix de sa vie ? Tout idéaliste est quand même un peu naïf et dans la réalité Koffi ne serait plus certainement en vie.

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Le cinéma africain… un pas en avant

La fixité des plans, la netteté du son, les plans de vue aérienne, le jeu d’acteur au point avec un casting impressionnant forcent l’admiration et donne du plaisir.  Il faut être déterminé, têtu pour en arriver à une  production de la facture de ce film tourné en 35 millimètres. Si d’autres réalisateurs à l’instar de Fabrice Eboué avec son film Le Crocodile de Bostwanga choisissent de tourner l’Afrique en dérision, entretenant  les stéréotypes et clichés, Sylvestre Amoussou, lui, préfère afficher son continent, son pays dans sa beauté ignorée ou insoupçonnée. Il n’en est pas à son premier essai, en témoigne Africa Paradis, son premier long métrage. Avec Un pas en avant, les dessous de la corruption, on peut découvrir Cotonou une belle ville qui resplendit à l’éclat du soleil arborant une animation digne d’une ville qui vit au gré d’occupations de ses habitants. Et Ganvié le village lacustre dont la villégiature sourit, offrant ses atouts touristiques… Le réalisateur cache mal ses convictions d’unité africaine comme gage pour  sortir des travers qu’essuient les pays africains bien que regorgeant de talents dans tous les domaines. Le gratin  de comédiens africains faisant le casting de ce film en dit  long. Le message est clair : ensemble, on est fort et on vainc. A ce prix, sans doute, l’Afrique fera « Un pas en avant ».

Un pas en avant, les dessous de la corruption », Sylvestre Amoussou, Tchoko Tchoko 7ème art et Koffi Productions, 2011, 1 heure 30.

                                                                                    Par Eric AZANNEY

                                                     (Publié au journal Le culturel béninois)

Journaliste - Écrivain, communicant culturel. Fondateur du Groupe AWALE AFRIKI

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