Révolution poétique. C’est l’impression que donne ce produit accueilli par l’univers littéraire béninois en septembre 2011. « Noire comme la rosée » est l’œuvre poétique (la première d’une longue série) de Daté Atavito Barnabé-Akayi. Des sons et des images portés par la prose sonnant, avec énergie, le « glas » de la versification. Cinquante-et-un textes intitulés « Imonlè » (qui signifie lumière en langue yorouba) projetant 51 coups de lumière sur la femme, sur le quotidien et sur d’autres thèmes, avec un procédé original.

Un coffret vidéo de cinquante-et-un épisodes,  un album audio de cinquante-et-un morceaux ou un  recueil de cinquante-et-un poèmes. S’il était nécessaire, le choix entre ces différentes attributions collant à « Noire comme la rosée » ne serait pas aisé. Des textes poétiques à élan frénétique et non-conformiste. Des séquences d’images aux allures audacieuses, passionnées et purgées de toute hypocrisie. Des airs endiablés, incantatoires et musicaux. Ainsi se présente, « en filigrane », la configuration de «Noire comme la rosée » qui l’affiche déjà comme une œuvre poétique complète (mots, images, musique). Les sons, les images et les mots de ce livre contiennent des idées présentées de manière métaphorique et traitées étrangement. Nommés Imonlè (lumière), les textes de ce recueil tutoient, entre autres, la femme (et la nudité), l’actualité (ou le quotidien).

La femme et la nudité : symbole de l’âme

Soit, la femme est souvent la muse de nombre de poètes mais ici elle est abordée différemment. Le regard sur la femme, qu’elle soit « nue » ou pas, offre en première vue ses « seins ». Mais le poète a préféré la déshabiller, la « nudité » étant symbole de sincérité et de fécondité. C’est par les seins que la femme est représentée dans ce recueil. Les seins comme métaphore de « vie », métaphore d’homme. Chez ce poète, les seins de la femme sont plus que des instruments à aiguiser la libido. Ils sont source de vie, ils sont la vie. De la séduction(seins) à la béatification(saint), en passant par l’acte sexuel et l’allaitement maternel, les seins sont avant-gardistes. C’est ce que justifie certainement la prédominance de la sonorité « sin » dans toutes ses écritures (seins, sein, ceins, ceint, saint, saints) donnant la rime et renforçant la musicalité des textes. « Ô qui dira les torts de la rime ! », s’exclamait Paul Verlaine (in  Art poétique) après avoir suggéré la primauté de la musique. Mais le poète ne passe pas pour autant tel un griot de la femme. Il est descendu également dans les « abysses » pour y ressortir et étaler, via des images flagrantes, les comportements de la femme qui inspirent le déboire. « C’était un corps neuf en forme de bouteille griffée jonquet(…) son cou douloureux où siège un collier paresseux qui réveille néanmoins le pubis marié ou esseulé ». Le mot « jonquet » dans ce passage d’Imonlè 2, montre une image de couleur locale affichant la délinquance sexuelle et morale de la femme qui «ouvre aujourd’hui ses jambes aux gynécologues qui enfantent la mort », (Imolè 21). Or le poète voudrait la femme digne et idoine d’être le symbole de l’« âme ». Car pour lui, elle a de la valeur (« comme un vendeur d’âme je hausse le tarif de la femme », Imonlè 47).

 L’actualité(ou le quotidien)

L’œuvre d’un écrivain ou de tout artiste n’a de la valeur que lorsqu’elle peint le quotidien. En parcourant les pages de «  Noire comme la rosée », on a le sentiment de lire dans un journal des articles de compte-rendu et des chroniques, de suivre à la radio ou à la télévision des analyses et reportages des faits et actualités du Bénin comme de l’Afrique. « ô Afrique si tu es la mer alors que tes vagues sèvrent la grève amère de salaisons et les amants soulèveront la force de l’amour pour peindre interminablement le drapeau des cinquante-et-une douleurs (…) », Imonlè 43. L’assonance en « è » dans ce passage traduit l’essoufflement de l’Afrique et imprime dans la mémoire de l’auditeur sa peine à supporter « cinquante-et-une douleurs ». « cinquante-et-une douleurs » est une métaphore hyperbolique des cinquante-et-une années d’indépendance, pour dire qu’elles n’ont été que souffrances. Le poète n’a pu s’empêcher, par ces temps de turbulence dans le milieu de l’éducation, de dire un coup de gueule à l’endroit de ses collègues enseignants. «(…) les enseignants saignant et perdant leur ipséité miment l’ipomée et se laissent payer par le pape de la pagaille(…) », (Imonlè 39). La figure de diction caractérisée par la paronomase « enseignants saignant » et l’allitération en « p » (perdant, ipséité, ipomée, payer, par, pape, pagaille) attire l’attention sur le désordre qui prévaut dans le secteur. Le poète se révolte de ce qu’on tue de jeunes âmes d’une mort intellectuelle.

La mort du conventionnel

 « Oui, l’œuvre sort plus belle d’une forme au travail rebelle » a pensé Théophile Gautier (in « Emaux et Camées). C’est comme si le chef de file de « l’école de l’art » du 19ème siècle appréciait l’œuvre de Barnabé-Akayi. Une poésie qui refuse qu’une phrase commence par une lettre majuscule et se termine par un point, dissimulant résolument les cinquante-et-un acrostiches que sont les poèmes. Le préfacier, Habib Dakpogan, en pense que « cette poésie nous dit que les respirations les plus vraies ont leur ponctuation collée à leur tréfonds, et que seule compte la musique ». L’anaphore de : « il est un cimetière pour les vers classiques longs de douze pieds bien cadencés et saleslongs comme … » confirme l’acharnement du poète à tourner le dos à la versification, même si certains des textes  sont de vrais sonnets, hormis la disposition (cf postface de François Aurore).Lorsqu’on lit « Noire comme la rosée », on est tenté de reprocher à l’écriture son caractère coriace mais l’auteur le justifie dans son introduction (adressé à Florent Couao-Zotti) : « la poésie(…) c’est la période où l’on exprime ses émotions de manière que le locuteur lui-même ne se comprenne plus(…) ».

Par Eric AZANNEY (Publié en septembre 2011)

Journaliste - Écrivain, communicant culturel. Fondateur du Groupe AWALE AFRIKI

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