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La présence de plus en plus imposante des femmes dans la littérature africaine en tant qu’esthètes doit être admise, à force de productions aussi bien abondantes que poignantes, que ce soit à la faveur de publications individuelles ou d’anthologies. Dirigé par Gisèle Ayaba Totin, Dix femmes écrivaines du Bénin (sous-titré « Histoires de famille »), paru en 2018 chez les Editions Harmattan dans leur nouvelle division Les Impliqués Editeur, réunit des écrivaines du Bénin et de sa diaspora sur la thématique de la famille. Découvrons 10 plumes qui crèvent des abcès abjects. Dix textes qui mettent les émotions à rudes épreuves.

C’est Sophie Adonon qui ouvre le bal. Et comme par hasard, son texte parle d’enfant. Cet être si important dans une famille. Mais son importance est vaine lorsque celui-ci ne va pas vivre.  La nouvelle « Illusion dermique » traite de la considération des enfants dits sorciers parce que présentant à leur naissance des signes particuliers. Awa Boukari, le nourrisson dont la venue fut précédemment applaudie est albinos. Elle devra être retournée dans l’au-delà, sur décision du conseil familial selon qui cet être innocent constitue « le maléfice » dont il faut « s’éloigner » pour ne pas « provoquer la colère des esprits protecteurs » du village. En plus, il revient au géniteur lui-même de supprimer la vie de son enfant. Mais Adama Boukari va-t-il tuer son enfant de ses propres mains sans subterfuge ?

Certes, la thématique de l’infanticide n’est pas nouvelle, elle a été abordée par d’autres écrivains à l’instar, entre autres, de Florent Couao-Zotti, à travers la nouvelle « Enfant siège, enfant sorcier » (in Poulet-bicyclette et Cie, Gallimard, 2008), Ousmane Alédji dans la pièce Omon-mi (Artisttik édition, 2014), Maryse Condé dans son roman Célanire cou-coupé (Robert Laffond, 2000) et brièvement Léonora Miano à travers l’œuvre romanesque L’intérieur de la nuit (Editions Plon, 2005). Mais la fin inattendue et la narration haletante donnent à ce texte les attraits d’une nouvelle, avec en bonus une dextérité de l’auteure à présenter la culture d’une communauté.

C’est dans cette même atmosphère que plongent Lhys Dègla et son texte « Sunday ». Un bébé de six mois raconte ses derniers instants de vie et comment il a été assommé, démembré et revendu après avoir été vendu par ses géniteurs à des « bandits mécréants » (p.78). C’est d’autant plus effroyable qu’ici la vie est troquée contre de l’argent.

Harmonie Byll Catarya, avec « Secret de famille », emmène le lecteur pour la conquête d’harmonie dans une famille heureuse jusqu’au moment où le secret du père a explosé. Le procédé épistolaire dans la narration qui rappelle Une si longue lettre de Mariama Bâ (NEAS, 1979), accroche et titille l’émotion même si la fin peut laisser sur sa soif.

Anaïs Aho, à son tour, rapporte les circonstances et conséquences d’« Une dispute de trop ». Dans cette nouvelle, l’âme de Serena raconte comment une dispute entre son conjoint et elle a pu coûter la vie à cette jeune femme à la brillante carrière qu’elle était, laissant sa fille de 2 ans. L’âme flottant dans l’église à la messe corps présent et au cimetière, voyant la tristesse en sa mère, ses amis et parents, décrit le crime passionnel de son mari qui est vu en ce moment comme un éploré plutôt que son assassin. Anaïs a choisi la prosopopée pour dépeindre les violences faites aux femmes, le chômage, la jalousie et l’orgueil. Un texte émouvant qui attriste mais console par la beauté de son écriture.

Quant à Eliane Chegnimonhan alias Yèmissi Fadé, dans son texte « L’amour d’une grand-mère », elle nous réapprend que tout ce qui brille n’est pas de l’or. C’est à travers les frasques d’une belle hystérique chez qui le paraître supplante l’être. Elle s’appelle Annabelle. Une jeune fille paresseuse sans qualification ni diplôme. Elle rencontre un jeune médecin diplômé des Etats-Unis en vacances chez lui au Bénin sur qui elle est pressée de mettre le grappin afin de s’envoler pour l’Amérique avec. Annabelle accélère donc le processus de séduction et va jusqu’à payer des inconnus qui doivent se faire passer pour ses parents. Le jour où le jeune-homme doit rencontrer ses prétendus parents, elle a ligoté, bâillonné et enfermé sa grand-mère dont elle a honte, celle-là même qui s’est occupée de leur éducation à sa sœur Lucie et elle depuis la disparition de leurs géniteurs. Mais les choses ne se sont plus passées comme prévu lorsque la petite sœur est rentrée de l’université à l’improviste. Chacune finit par avoir ce qu’elle mérite.

« Ces paroles douces qui apaisent mon cœur », c’est le texte proposé par Adelaïde Fassinou. A travers Pati, un personnage qui souffre de l’absence de sa mère et de la distance choisie de son unique sœur, l’auteure interpelle sur le manque d’amour dont peuvent souffrir des membres d’une famille. Pati se plaint à sa mère défunte, en même temps qu’elle se rappelle les moments de tendresse passés avec cette dernière.

Myrtille Akofa Haho nous emmène dans un ménage polygamique, avec sa nouvelle « Assanhoun conjugal ». A la faveur d’une performance langagière, l’auteure offre des descriptions prenantes. Dans cette narration de la cacophonie d’injures et de coups, il y a de la place pour la poésie. La très belliqueuse Hovivi, l’une des quatre épouses de Sonagnon, après avoir cherché noises à toutes ses coépouses, met le feu aux affaires de l’une. Mais c’était sans compter avec la possibilité que sa propre fille soit à l’intérieur de la chambre. Tout est calciné. Sa fille Bignon aussi.

Dans « La caresse d’un regard » d’Elena Miro K, on revisite ce vice qui rôde autour de beaucoup de couples. L’infidélité. Odile en a connu la rude tentation. Entre le phrasé osé, les expressions crues, des scènes érotiques et un dénouement appétissant, Elena Miro laisse chaque lecteur se faire une idée de ce qu’on risque à se laisser à l’étau de l’infidélité.

Et, la thématique de l’infidélité revient, avec Gisèle Ayaba Totin dans « Sœur riche, sœur pauvre ». Une construction logique de la trame. Un souci de reconstitution des faits, à la faveur d’enchâssements de récits. Le lecteur connait mieux désormais tous les protagonistes de ce feuilleton d’infidélités et peut même décider de ne pas les juger puisqu’il les comprend dans leur forfait. C’est l’histoire de deux sœurs : une riche (la plus jeune) et l’autre pauvre (la grande). La plus de jeune a toujours accaparé toutes les attentions depuis que leur mère lui a donnée la vie en perdant la sienne. Elle a eu du succès dans les études, dans la vie professionnelle et dans celle conjugale. Sauf qu’elle n’est pas compatissante vis-à-vis de sa sœur mère célibataire. Au contraire, elle n’a de cesse de la narguer, en la regardant trimballer ses échecs, ses problèmes et ses dettes. Son mari par contre sera sensible aux difficultés de sa belle-sœur mais aussi à son charme.

Si le titre de cette nouvelle ressemble à celui du livre Best-seller de Robert Kiyosaki : Père riche, père pauvre (1997), l’intrigue de « Sœur riche, sœur pauvre » notamment la situation de trahison rappelle plutôt Pour une poignée de gombo (Ouf Production 2013) de Sophie Adonon, à la différence que la grande sœur ici dans le texte de Gisèle n’est pas punie par la nature pour son acte comme c’est le cas de Régisette dans le roman de l’écrivaine béninoise vivant en France.

Carmen Todonou boucle la boucle des dix écrivaines de ce recueil avec « Le fausset » un texte dont l’intense souffle poétique n’a d’égale que l’allégorie d’une vie éteinte ou reportée, d’une tristesse-espoir comme l’attente d’un enfant parti trop tôt mais qui doit se réincarner. « Demain fleurit la rose. Demain sera le commencement, la genèse » (p.149) c’est la première phrase de cette prose poétique et on ne peut s’empêcher de penser à un poème de Victor Hugo à élan similaire commençant par : « Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne » in Les contemplations, (Librairie Hachette,1856). Un peu plus loin chez Carmen « Demain… Je marche aux interstices de l’inespéré » (p.152) et chez Hugo « Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées ».

Mais avec le poète français, on sait que ce texte tout comme l’œuvre dont il est extrait est un hommage à sa fille Léopoldine Hugo dont la mort par noyade l’a profondément bouleversé. Carmen Toudonou attend-elle une Elodie qui entre temps est partie ?

Dix textes, dix tableaux avec diverses peintures et techniques, Dix femmes écrivaines du Bénin est autant un réquisitoire qu’un plaidoyer pour plus de respect de la vie humaine, plus de respect pour la femme, plus d’amour, plus de responsabilité. Les habitudes culturelles et les référents spatiaux identifiables par endroits comme « Danse têkê » « calebasse de tchoukoutou », « Wassa-wassa » Djougou, cimetière PK14, Porto-Novo, etc., connotent une couleur locale donnant aux textes de ce recueil une tonalité réaliste même si dans certaines nouvelles, les procédés de construction en empruntent au fantastique. L’extrait de la plasticienne Sœur Henriette Goussikindey dont l’œuvre sert d’illustration de la couverture du livre, en dit long sur la matière première de tout esthète. « Mes entrailles d’artiste sont remplies de tout ce que je vis, vois, entends, apprends et surprends et dans cette intimité bercée d’un recueillement profond, j’accouche… » (p.157).

Dix femmes écrivaine du Bénin, Gisèle Ayaba Totin (sous la direction de), Les impliqués Editeur, Paris, 2018, 157 pages.

Par Eric AZANNEY

Journaliste spécialiste d'arts, Communicant et Ecrivain. Manager Général du Groupe AWALE AFRIKI.

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